Hors des murs · Adaptative au patient · Intelligente
Sommaire
Le paradoxe
Une puissance de recherche. Une architecture qui atteint ses limites.
Changer d’architecture
Sortir du bâtiment. Adapter la recherche au patient.
Inverser la recherche
Ne plus seulement chercher des participants pour une recherche. Permettre à chacun de trouver la recherche à laquelle il peut contribuer.
Construire un système apprenant
Passer de l’essai isolé à une recherche qui apprend.
Avant-propos
J’ai créé SAGA avec une conviction simple : dans la santé, nous ne manquons pas toujours de technologies. Nous manquons souvent d’une autre manière d’organiser ce que nous savons déjà faire. La recherche clinique en est probablement l’un des meilleurs exemples.
La France possède des centres d’excellence, des chercheurs, des professionnels expérimentés, des patients, des données, des infrastructures et une capacité scientifique reconnue. Elle reste l’une des grandes puissances de la recherche clinique. Et pourtant, recruter devient plus difficile, les protocoles se fragmentent, les patients recherchés sont plus précis, et l’accès à la recherche reste encore profondément lié au lieu où l’on vit et où l’on est soigné.
Ce paradoxe a été le point de départ de ce livre. Nous avons voulu regarder le système sans chercher un coupable et sans commencer par la technologie. Comprendre ce qui a changé. Identifier ce qui n’a pas changé au même rythme. Puis poser une question très concrète : si nous devions dessiner aujourd’hui l’architecture de la recherche clinique, avec les connaissances, les données et les outils dont nous disposons en 2026, la construirions-nous exactement de la même manière ?
Transformer la recherche clinique n’est donc pas un livre sur l’intelligence artificielle, ni un plaidoyer pour une recherche entièrement décentralisée. C’est une tentative pour penser une recherche plus distribuée, plus accessible, plus intelligente dans sa manière d’utiliser les expertises et les données — et, demain, capable d’apprendre davantage de chaque recherche réalisée.
C’est aussi la raison pour laquelle ce texte ouvre la collection SAGA « Transformer » : partir du réel, regarder les systèmes en face, et chercher non pas la technologie la plus spectaculaire, mais la transformation la plus utile.
Sébastien MoureyFondateur, SAGA
Une question
Nous savons déjà
faire autrement.
Pourquoi continuons-nous
à faire pareil ?
Le droit s’est ouvert.
La recherche peut désormais sortir davantage de ses murs.
Les outils existent.
E-consentement, télésuivi, données de vie réelle, dispositifs décentralisés, intelligence artificielle.
Pourtant, l’architecture bouge peu.
Le patient continue largement de devoir rejoindre l’organisation de la recherche.
Le problème n’est peut-être plus de savoir ce que la technologie permet. Mais de savoir comment nous organisons la recherche.
01 / Le paradoxe
La recherche clinique n’a jamais disposé d’autant de connaissances, de technologies et de données.
Son architecture, elle, a beaucoup moins changé.
Monde · oncologie · tous promoteurs
Chine
2 234 essais
États-Unis
2 063 essais
France
500 essais
Le centre de gravité de la recherche oncologique s’est déplacé vers l’Asie. L’oncologie concentre la plus forte activité de recherche clinique mondiale.
3e nation mondiale en oncologie.
1re nation européenne en oncologie.
Europe · toutes pathologies · tous promoteurs
Une rupture de série à interpréter avec prudence
Depuis 2023, l’enregistrement des essais européens bascule progressivement vers CTIS dans le cadre du règlement CTR : la couverture européenne de ClinicalTrials.gov se modifie donc au fil du temps. La baisse récente observée dans les registres peut combiner une évolution réelle de l’activité et un transfert progressif de registre. Elle n’est ni entièrement réelle, ni entièrement artificielle.
Le monde de la recherche a changé. La France reste pourtant l’une de ses grandes puissances.
Elle reste forte. C’est précisément ce qui rend la suite paradoxale.
SAGA · Analyse des registres mondiaux d’essais cliniques
Sources : ClinicalTrials.gov, extraction 2025 ; annexes du rapport Unicancer 2025. Monde : oncologie, 2025. Europe : toutes pathologies, 2025.
Toujours plus de protocoles. Pas beaucoup plus de sites pour les exécuter.
Le nombre de protocoles augmente beaucoup plus vite que l’empreinte investigatrice qui doit les exécuter. Le résultat est arithmétique : chaque essai dispose, en moyenne, de moins de sites pour recruter.
Analyses SAGA des registres mondiaux, essais interventionnels, 2015–2025. « Couple essai × site » = participation d’une location déclarée à un protocole ; ce n’est pas le nombre de centres uniques. La période récente est affectée par l’évolution de la couverture des registres, notamment le transfert progressif européen vers CTIS : l’inflexion observée ne doit être lue ni comme une baisse entièrement réelle de l’activité, ni comme un pur artefact de mesure.
Un centre suit un certain nombre de patients par an dans une pathologie. Cette file active n’appartient à aucun protocole en particulier. Lorsque plusieurs essais concurrents sont ouverts dans le même centre et la même pathologie, ils se partagent la même population théorique.
File active dans la pathologie
÷
Nombre d’essais ouverts dans cette pathologie
=
Pression théorique sur le potentiel d’inclusion
Nous avons concentré les protocoles là où nous pensions trouver les patients. Nous y avons aussi concentré la concurrence pour les mêmes patients.
Un même volume de patients est sollicité par plusieurs protocoles : le potentiel théorique par essai s’inverse d’un classement à l’autre.
Estimation théorique. Elle ne tient compte ni de la complexité ni de la variabilité des critères d’éligibilité entre protocoles, et ne prédit pas le recrutement réel. Établissements anonymisés — les deux extrêmes proviennent de la source, les six intermédiaires illustrent la gradation.
Moins de sites ouverts
Davantage de protocoles concentrés sur les mêmes centres
Concurrence pour les mêmes files actives
Inclusions par site inférieures au potentiel théorique
Recrutement plus long
Coûts et risques supplémentaires
Industriel
Le recrutement peut être prolongé, des sites supplémentaires ouverts tardivement, les équipes et prestataires maintenus plus longtemps. Le temps supplémentaire coûte cher.
Académique
Le budget est beaucoup plus contraint. Lorsque le recrutement n’atteint pas l’objectif, il n’existe pas toujours de capacité financière pour prolonger l’étude. Le risque devient celui d’un essai sous-recruté, non conclusif ou interrompu.
Nos données documentent une divergence entre la croissance des protocoles et celle de l’empreinte investigatrice. La logique économique décrite ici est le mécanisme qui peut en résulter, non une causalité démontrée : nous n’établissons pas que les promoteurs auraient volontairement réduit le nombre de sites.
Une question d’accès
Grand pôle expert
Beaucoup d’essais ouverts
Plusieurs protocoles concurrents
La même file active sollicitée
Davantage d’opportunités théoriques d’accès à l’innovation
Territoire moins doté
Des patients atteints des mêmes pathologies
Peu ou pas d’essais accessibles
Un potentiel de recrutement inexploité
Un accès plus limité à l’innovation
Trop de protocoles se disputent certains patients pendant que d’autres patients n’accèdent à aucun protocole.
Et si le problème n’était pas le nombre de patients, mais la surface sur laquelle la recherche peut les atteindre ?
Nous avons numérisé l’essai. Nous ne l’avons pas encore décentralisé.
0,4 %
des essais interventionnels déplacent réellement une fonction hors du site — un plateau installé depuis 2022, alors même que le cadre s’ouvrait.
Analyse de 267 853 essais interventionnels enregistrés dans ClinicalTrials.gov et démarrés entre 2015 et 2025. Classification A / B / C : C, essai numérique sans déplacement de fonction, n’est jamais compté comme décentralisation. Le champ Detailed Description est absent de l’export : le biais de détection est orienté vers la sous-estimation. Analyse originale SAGA.
Le paradoxe de l’inclusion
31→50
critères d’éligibilité en moyenne par protocole, entre 2001–2005 et 2011–2015. + 61 % en dix ans.
Plus le patient recherché devient spécifique, plus il faut élargir la surface sur laquelle le chercher. Le nombre total de patients inclus peut continuer d’augmenter pendant que chaque protocole, pris isolément, dispose d’un vivier plus étroit. Davantage d’essais se partagent des populations plus fragmentées, sur une surface qui n’a pas suivi. Le recrutement se tend, des centres ouverts recrutent peu, les études se prolongent.
Complexité des protocoles : Tufts Center for the Study of Drug Development. Analyses SAGA des registres mondiaux, 2015–2025.
Un décalage spatial
Ce qui existe déjà sur les territoires
Une part importante des patients y est suivie
Des médecins compétents
Centres hospitaliers, cliniques, laboratoires, imagerie, pharmacies
Des professionnels déjà présents dans les mêmes filières et les mêmes réunions de concertation
Où se trouve la recherche
Très concentrée dans les CHU, les CLCC et les grands centres experts
Sélection des sites sur la file active
Toutes les fonctions du protocole attachées au même lieu
Ce n’est pas un reproche adressé aux centres experts : leur expertise doit être protégée. C’est un constat de géographie. Un patient éligible mais éloigné n’est pas un patient absent : c’est un patient que l’organisation actuelle ne sait pas atteindre.
Pour adresser un patient à une réunion de concertation dédiée aux essais précoces, un centre de lutte contre le cancer français met un formulaire à la disposition des médecins. Voici ce qu’il demande.
Pièce à conviction
Contacts indiqués : téléphone et fax. Le formulaire recueille l’adresse électronique du médecin demandeur, mais n’en propose aucune pour joindre le secrétariat.
À retourner par fax : la demande, tous les comptes rendus d’anatomopathologie, le dernier bilan d’imagerie, les trois derniers comptes rendus médicaux, un bilan sanguin récent.
Si une consultation est proposée, le patient doit se présenter muni de son dernier CD-ROM d’imagerie.
Version du document : 2016 — procédure toujours en vigueur.
Ce document ne dit rien de la qualité du centre qui l’édite — elle est reconnue, et c’est précisément ce qui rend l’exemple parlant. Il dit quelque chose du système : dans une médecine capable de caractériser une tumeur au niveau moléculaire, la porte d’entrée vers cette expertise peut encore être un appareil de télécopie et un disque optique.
Formulaire de demande de RCP essais précoces d’un centre de lutte contre le cancer français — document public à destination des médecins adresseurs, version 2016.
Ce que le système demande aux équipes de recherche
80,7 %
déclarent la saisie de données parmi leurs activités prédominantes
80,1 %
la résolution des queries
78 %
décrivent leur charge de travail comme excessive
Ces professionnels sont hautement qualifiés. Ils savent lire une donnée clinique, en apprécier la pertinence, appliquer les critères d’un protocole et dialoguer avec les investigateurs, les patients et les promoteurs. Le sujet n’est pas qu’ils travaillent trop lentement.
Le sujet est que nous utilisons encore leur intelligence à transporter manuellement des données entre des systèmes.
Enquête nationale italienne auprès de 171 coordinateurs de recherche clinique — Franchina et coll., BMC Medical Research Methodology, 2025. Les pourcentages portent sur les activités déclarées comme prédominantes, non sur une part du temps de travail total.
Le coût pour le patient
Déplacement à forte valeur médicale
Phase précoce
Chirurgie experte
Procédure complexe
Expertise rare
Plateau technique spécialisé
Déplacement imposé par l’organisation
Prélèvement simple
Questionnaire
Certaines constantes
Certaines consultations et certains suivis
Fonctions standardisables du protocole
Chacun de ces trajets a un coût : fatigue, temps, accompagnant, activité professionnelle interrompue, transport, émissions. Ces coûts sont supportés par le patient et par ses proches, et ils ne figurent dans aucun budget d’étude.
La science a changé. Les protocoles ont changé. Les données ont changé. Les patients recherchés ont changé.
L’organisation de la recherche n’a pas changé au même rythme.
Le problème n’est pas l’excellence française. C’est l’architecture par laquelle nous essayons encore de l’exploiter.
02 / Changer d’architecture
Le patient ? L’expertise ? La fonction ? La donnée ?
Nous avons longtemps demandé au patient de se déplacer vers la recherche.
Le pivot
Un protocole est un ensemble de fonctions, qui n’exigent ni le même professionnel, ni le même équipement, ni le même environnement.
fonctions qui appellent l’expertise ou le plateau technique fonctions dont le lieu se discute
Pour chaque fonction, trois questions : où doit-elle être réalisée ? Par qui ? Comment la donnée doit-elle circuler ?
C’est ce déplacement de question qui fait sortir du faux choix entre centralisé et décentralisé.
Le modèle en trois verbes
Sécurité · qualité · compétence disponible · cadre réglementaire · faisabilité · coût · préférence du patient
Une architecture distribuée ne dilue pas l’expertise : elle en libère. Ces niveaux ne forment pas une hiérarchie de valeur, et le domicile n’en est pas l’aboutissement.
Le territoire n’est pas l’alternative au centre expert. Il est ce qui permet au centre expert de rester expert.
Le patient ne doit se déplacer que lorsque son déplacement apporte une valeur médicale.
Un laboratoire dispose déjà du résultat sous forme de donnée structurée. Voici ce que l’organisation peut en faire.
Donnée structurée dans le système du laboratoire
Édition d’un document
Transmission par PDF ou par fax
Lecture humaine
Ressaisie dans le cahier d’observation
Contrôle, query, correction
Donnée structurée, à nouveau
On pourrait construire un modèle capable de lire le document, comprendre les valeurs, convertir les unités et les ressaisir au bon format. Ce serait techniquement faisable, cela ressemblerait à un beau projet d’innovation — et cela pourrait coûter très cher.
La réponse n’est pas toujours immédiate. Identité, sécurité, interopérabilité, droits et traçabilité doivent être gérés, et une connexion hospitalière n’est pas littéralement un coup de fil. Mais cette question précède le projet technologique, et elle coûte généralement beaucoup moins cher que lui.
Les évaluations publiées d’intégration directe du dossier patient vers le cahier d’observation électronique mesurent environ 36 à 37 % de temps de saisie économisé sur les formulaires étudiés — Goodman et coll., Journal of the Society for Clinical Data Management, 2025 ; Patruno et coll., JAMIA Open, 2025.
Une compétence rare, mal employée
L’informatique peut prendre en charge une part croissante du transport de la donnée. L’attaché de recherche clinique peut alors consacrer davantage de son expertise à la qualifier, l’enrichir et la transformer en opportunité de recherche.
Aujourd’hui
Comprendre
Saisir
Ressaisir
Vérifier
Réconcilier
Administrer
Demain
Comprendre
Qualifier
Enrichir
Rapprocher
Connecter
Inclure
L’inversion de la question
Aujourd’hui — « J’ai dix protocoles ouverts. Ce patient est-il éligible à l’un d’eux ? »
Demain — « J’ai ce patient. À quels protocoles est-il potentiellement éligible ? »
L’ARC ne disparaît pas de la chaîne. Il monte dans la chaîne de valeur.
Un établissement possède au moins deux actifs sous-exploités : ses données, et les professionnels capables de leur donner une valeur de recherche. Il ne s’agit pas de vendre des données de patients, mais de construire — dans un cadre juridique, éthique et contractuel approprié — des jeux de données gouvernés, des analyses, des cohortes et des collaborations.
Le modèle est progressif, presque artisanal au départ. Un établissement n’a pas besoin de construire une raffinerie : il peut commencer par apprendre à extraire et à valoriser un premier actif de qualité. La valeur ne vient pas de la donnée brute — elle vient de la donnée gouvernée, structurée, documentée et rendue utile par l’expertise.
La doctrine
Puis seulement : augmenter cette intelligence. Une technologie spectaculaire n’est pas nécessairement une bonne transformation, et l’outil le plus simple est souvent le plus robuste.
La transformation ne consiste pas à mettre la recherche partout. Elle consiste à mettre chaque fonction là où elle crée le plus de valeur.
Une fois l’architecture simplifiée, les données connectées et les professionnels libérés des tâches mécaniques, il devient possible de renverser la question du recrutement.
03 — Inverser la recherche
03 / Inverser la recherche
Ne plus seulement chercher des participants pour une recherche. Permettre à chacun de trouver la recherche à laquelle il peut contribuer.
France · ECLAIRE · extraction du 21 août 2026
78 %
des recherches françaises recensées ne sont pas des essais de médicament au sens réglementaire strict.
Ce que recouvrent ces 78 %
Interventionnel à risque minime 30,2 % · Non interventionnel, observationnel 23,1 % · Essais de médicament (règlement 536) 21,7 % · Interventionnel hors médicament 19,5 % · Dispositif médical 4,8 % · Diagnostic in vitro 0,5 % · Autre 0,2 %
Sommeil, nutrition, activité physique, prévention, diagnostic, qualité de vie, dispositifs, cohortes, témoins, volontaires sains. Participer à la recherche ne signifie pas recevoir un médicament expérimental — et c’est précisément l’idée reçue qui referme le champ de la participation.
ECLAIRE, extraction du 21 août 2026 : 20 954 recherches recensées, dont 4 550 essais de médicament au sens du règlement européen 536/2014.
Deux registres, deux questions
ClinicalTrials.gov
Quelles innovations émergent dans le monde ?
Molécules, biomarqueurs, technologies, promoteurs, pays, phases, historique. Un champ de vision mondial exceptionnel — déclaratif, imparfait, et qui ne constitue pas une source réglementaire exhaustive pour la France.
Pour l’établissement : qu’est-ce qui se développe et pourrait devenir pertinent pour mes patients, mes compétences, mon territoire ?
ECLAIRE · SI-RIPH 2G
À quelle recherche puis-je participer en France ?
Adossé au système réglementaire français, il couvre un spectre bien plus large que le seul médicament. C’est un socle national à connecter et à enrichir, pas encore un dispositif qui réaliserait à lui seul la boucle décrite ici.
Pour la personne : quelles recherches existent, près de moi, auxquelles je pourrais contribuer ?
Ces deux registres ne se concurrencent pas. L’un est un radar d’innovation, l’autre un radar de participation.
Les périmètres et classifications des deux registres diffèrent : leurs pourcentages ne sont pas directement comparables.
Le champ de vision
Établir l’éligibilité suppose de rassembler une information dispersée, parfois non structurée, parfois non actualisée.
L’ARC cherche en permanence. Ce qui limite son champ n’est pas sa compétence : c’est le temps qu’exige la reconstitution manuelle de ce puzzle, protocole par protocole. La machine peut collecter, rapprocher et proposer. Elle ne qualifie pas.
Il faut lui donner un champ de recherche à la mesure de son expertise.
Trois niveaux d’interrogation
Une personne — à quelles recherches puis-je contribuer ?
Un patient — quelles innovations sont pertinentes pour ma situation ?
Un territoire — que pourrais-je rendre accessible ici ?
Médecine de précision
Un protocole peut porter sur une altération rare qui n’a jamais été recherchée chez un patient donné. Un système qui confond « inconnu » et « négatif » écarte silencieusement ce patient. Un système intelligent doit au contraire signaler : éligibilité potentielle, information manquante à qualifier.
La décision de rechercher une donnée complémentaire reste médicale, dans le cadre clinique, réglementaire et le consentement appropriés.
Et la recherche peut produire la donnée qui manque
Un patient inclus dans une recherche peut bénéficier, dans le cadre du protocole et de son consentement, d’analyses qui n’auraient pas été réalisées en soin courant. La recherche ne consomme pas seulement des données : elle en produit.
Une circulation à double sens
À chaque évolution du patient, réinterroger l’état de la recherche. Une préférence générale à être sollicité ne remplace jamais le consentement spécifique exigé par une recherche donnée.
La bonne porte d’entrée n’est pas « quelle maladie avez-vous, cherchons un essai ». Elle est beaucoup plus simple : je veux participer à la recherche. Le système peut ensuite comprendre qui est la personne, ce qui l’intéresse, ce qu’elle accepte de partager et le type de sollicitations qu’elle souhaite recevoir.
Une personne en bonne santé peut être témoin dans une étude comparative. Un parent peut contribuer à une recherche sur la nutrition du nourrisson. Quelqu’un qui dort mal, qui marche beaucoup, qui vit avec une maladie chronique ou qui n’a rien de particulier peut contribuer à produire de la connaissance.
Nous n’avons pas à reconstruire le système. Les données existent, les professionnels existent, les registres existent, l’excellence scientifique existe. Il faut désormais les connecter autrement — et faire circuler les opportunités dans les deux sens.
Chaque recherche produit des données, qui font naître de nouvelles questions, qui appellent de nouvelles recherches. Reste à faire de cette boucle un système qui apprend.
04 — Construire un système apprenant
04 / Construire un système apprenant
Nous avons fait circuler les fonctions, puis les opportunités de participation. Reste ce qui compte le plus : ce que chaque recherche a compris.
Les patients ne sont pas les seuls à être dispersés. La connaissance l’est aussi.
Un protocole ne fabrique pas seulement une réponse à sa question principale. Il produit des données cliniques longitudinales, des profils de toxicité, des durées de réponse, des sous-populations qui se comportent différemment de la moyenne, des biomarqueurs mesurés en cours de route, des bras qui échouent — et parfois des signaux que personne n’avait pensé à chercher.
Une partie de cette matière sert directement à l’analyse prévue. Une autre reste disponible sans être exploitée : elle n’entrait pas dans le plan statistique, elle portait sur trop peu de patients, ou elle n’avait de valeur qu’une fois rapprochée d’autres études.
Derrière chacune de ces informations, il y a des personnes qui ont accepté d’être suivies, examinées, prélevées, interrogées. Des équipes qui ont recruté, organisé, vérifié. Du temps médical, du financement, une part de la capacité de recherche du pays.
Nous produisons collectivement. Nous apprenons encore par fragments.
Chaque source détient une part de la même histoire, dans un format qui lui est propre et selon un calendrier qui lui est propre. Aucune n’est fautive, et aucune ne suffit. Ce qui manque n’est pas une base de données supplémentaire : c’est un point où ces fragments se rencontrent.
La connaissance a aussi une temporalité.
La rédaction, la relecture, la validation statistique et la revue par les pairs prennent le temps qu’elles doivent prendre — c’est ce qui fait la solidité d’un résultat. La question n’est pas de raccourcir la science. Elle est de savoir si une équipe qui conçoit aujourd’hui un protocole peut s’appuyer sur ce qu’une autre a déjà rendu accessible.
ClinicalTrials.gov × PubMed · analyse en cours
14 042
essais oncologiques terminés extraits de ClinicalTrials.gov, en cours d’appariement avec PubMed
—
part des essais pour lesquels une publication est traçable depuis l’identifiant de l’essai
—
délai entre la fin de la mesure principale et la première publication identifiée
Cas d’école · KRAS G12C
Une cible, plusieurs équipes, plusieurs calendriers. La chronologie des essais et des publications sera reconstituée pour observer les chevauchements et mesurer ce qui était publiquement accessible au moment où chaque protocole a démarré.
Et si B avait pu savoir, au moment de concevoir sa recherche, ce que A venait d’apprendre ?
Extraction ClinicalTrials.gov, essais oncologiques au statut terminé ; appariement PubMed en cours de contrôle. L’absence de publication reliée à un identifiant d’essai ne signifie pas l’absence de publication : le lien peut ne pas avoir été déclaré. Aucun taux ni délai ne sera affiché avant la fin des vérifications.
La publication scientifique fait un travail que rien ne remplace : elle expose une méthode, la soumet à la critique, en fixe l’interprétation. Elle restera le lieu où une connaissance devient discutable et donc solide.
Mais entre le moment où une équipe comprend quelque chose et le moment où une autre peut s’en servir, il n’existe aujourd’hui presque qu’un seul chemin. Or une partie de ce qui se produit dans un essai n’a pas vocation à devenir un article : la faisabilité réelle d’un critère d’inclusion, le rythme de recrutement d’un type de centre, la fréquence d’une altération dans une population donnée, le comportement d’un biomarqueur secondaire. Ces éléments ne feront jamais un papier, et ils seraient précieux à la recherche suivante.
Un socle de connaissance exploitable ne remplace donc pas la publication : il prend en charge ce qu’elle ne portera jamais. Et il se construit sous contraintes — propriété intellectuelle, confidentialité industrielle, protection des données personnelles, maturité scientifique. Aucune de ces contraintes ne disparaîtra. Elles définissent le périmètre de ce qui peut circuler, pas l’impossibilité de faire circuler.
Soigner, observer, rechercher, apprendre, transformer — puis soigner autrement.
Une recherche peut produire l’information qui rend un patient pertinent pour une autre recherche. Plusieurs parcours peuvent faire apparaître qu’un territoire ou une population devient pertinent pour une question qui n’avait pas encore été posée. C’est là que les trois mouvements précédents se rejoignent.
L’enjeu de cette dernière transformation n’est pas d’automatiser davantage. Une connaissance qui circule mieux ne remplace aucun professionnel : elle lui rend du temps et du champ. Du temps pour interpréter plutôt que reconstituer, pour rencontrer un patient plutôt que ressaisir un résultat, pour concevoir une hypothèse plutôt que vérifier si elle a déjà été testée ailleurs.
Nous avons parcouru quatre déplacements. Reconnaître que le problème est devenu architectural. Raisonner par fonctions plutôt que par lieux. Renverser le point de départ de la participation. Et faire en sorte que ce qu’une recherche apprend n’attende pas d’être redécouvert.
Ce qui peut être transformé sans attendre.
Commencer par regarder chez soi. Avant d’ouvrir de nouveaux centres, il vaut la peine de mesurer l’écart d’inclusion entre les centres déjà ouverts d’une même étude. Cet écart est rarement documenté, et il est probablement plus important qu’on ne l’imagine. S’il l’est, réduire la dispersion interne est le levier le moins coûteux dont dispose une organisation : il ne demande aucun centre supplémentaire, aucun amendement, aucun investissement. C’est une hypothèse de travail, pas un constat — et c’est exactement le genre de question qu’un diagnostic permet de trancher.
Prévoir la décentralisation dès la soumission initiale du protocole. Le cadre le permet à droit constant depuis 2022. Une organisation territoriale prévue dès la conception est évaluée comme telle, une fois, au moment où l’on a le plus de latitude pour la définir. Prévue après coup, elle devient une modification substantielle de plus, à négocier dans un calendrier déjà tendu.
Rendre visibles les essais que l’on porte. Un essai introuvable n’existe pas, quelle que soit sa qualité scientifique. Vérifier comment ses propres études apparaissent dans les référentiels publics, et sous quelles désignations, est un exercice de quelques heures dont les résultats surprennent presque toujours.
Où en êtes-vous ?
Se situer sur chaque ligne, puis identifier le passage de palier le moins coûteux.
Outil de situation, non de notation. Les paliers ne sont pas des scores et ne s’additionnent pas : une organisation peut être avancée sur une dimension et centralisée sur une autre.
Qu’est-ce qui est pertinent, chez vous ?
Le positionnement vaut pour une organisation type. Repositionner chaque chantier selon son contexte est le premier exercice du diagnostic.
Positionnement indicatif et discutable. Ce cadre sert à décider ce qu’il est pertinent de centraliser, de décentraliser, de numériser ou de maintenir en présentiel selon le contexte.
Ce livre se termine sur deux chantiers plutôt que sur deux certitudes.
La démonstration de qualité. Personne n’a encore établi qu’une recherche redistribuée produit des données au moins équivalentes à celles d’une recherche centralisée. Les protocoles qui le mesurent existent et sont en cours. Tant que leurs résultats ne sont pas publiés, chaque projet doit poser la question pour lui-même, et l’inscrire dans son plan d’analyse plutôt que dans ses arguments de conviction.
Le modèle économique territorial. Qui finance l’activation d’un centre de proximité, le transport des échantillons, le temps d’un professionnel libéral formé aux bonnes pratiques cliniques, la coordination supplémentaire ? Le partage de la valeur entre le centre porteur et les acteurs associés n’est résolu nulle part. C’est ce verrou, davantage que n’importe quel argument scientifique, qui décide de l’adhésion des établissements.
Ces deux questions ne fragilisent pas la thèse de ce livre. Elles la précisent : les briques du changement apparaissent progressivement, mais elles ne constituent pas encore un système. Le travail restant n’est pas d’inventer de nouvelles briques. Il est de les assembler.
Nous savions déjà faire autrement. Nous savons maintenant pourquoi nous faisions pareil.
Le raisonnement de ce livre a suivi une pente unique. Il est parti d’un problème de recrutement, qui est le symptôme le plus visible et le plus commenté. Il y a trouvé un problème d’accès, puis un problème d’organisation, puis un problème d’architecture. Et il a fini par une question de connaissance : pourquoi un système qui produit autant de données apprend-il aussi peu de ce qu’il produit ?
Aucune de ces étapes n’appelle une technologie nouvelle. Toutes appellent une décision : celle de concevoir la recherche à partir de la réalité du patient — où il vit, où il est suivi, ce qu’un déplacement lui coûte, quels actes exigent réellement un plateau technique, lesquels peuvent être réalisés à proximité, lesquels peuvent être dématérialisés, quels choix peuvent lui être laissés, et ce que chaque interaction produit comme donnée utile.
C’est un travail d’architecture, et il ne se fait pas en une fois. Il commence par un état des lieux honnête : comprendre où se situe réellement l’organisation, diagnostiquer ce qui bloque, identifier les leviers disponibles, les prioriser, puis construire.
Évolution des essais cliniques décentralisés, 2015–2025. Analyse SAGA de 267 853 essais interventionnels enregistrés dans ClinicalTrials.gov. Classification fonctionnelle A / B / C, détection par dictionnaire lexical historique, validation manuelle sur échantillon stratifié.
Répartition mondiale de l’effort de recherche en santé des femmes. Analyse de 253 850 essais enregistrés, dont 217 331 démarrés entre 2020 et 2025. Classification par mots-clés : les ordres de grandeur sont fiables, les décimales ne le sont pas.
Décret n° 2022-323 du 4 mars 2022 relatif aux recherches impliquant la personne humaine et aux essais cliniques de médicament · Code de la santé publique, article R.1123-23 III · Direction générale de la santé, réponse écrite aux acteurs de la recherche · ICH E6(R3), en vigueur depuis juillet 2025, annexe 2 · Loi n° 2026-403 du 26 mai 2026, postérieure à la fenêtre d’analyse.
Franchina V. et coll., The role and challenges of clinical research coordinators, BMC Medical Research Methodology, 2025 — enquête auprès de 171 coordinateurs de recherche clinique · Goodman P. et coll., Automating Data Entry from Electronic Health Record to Electronic Data Capture, Journal of the Society for Clinical Data Management, 2025 — évaluation multisite SWOG · Patruno G. et coll., Evaluating the Impact of EHR-to-EDC Technology on Workflow Efficiency, JAMIA Open, 2025 · Stokman P. et coll., Risk-based Quality Management in CDM, JSCDM, 2020 — 20 essais de phase III · Tufts Center for the Study of Drug Development — évolution du nombre de critères d’éligibilité.
INCa — inclusions en essai clinique et population atteinte d’un cancer · Leem — classements internationaux de l’attractivité, périmètre industriel · Baromètre AFCROS 2026 — périmètre tous promoteurs · Clinical Trials Transformation Initiative — objectifs de recrutement et interruptions d’essais.
Base MCO 2025 et base SIGREC — calcul définitif du rapport d’accès à la recherche · Protocoles ancillaires AMI « nouvelles méthodologies d’essais cliniques » — mesures comparatives de complétude des données et de conformité. Résultats non publiés à la date de rédaction.
Les données citées dans ce volume relèvent de statuts différents, et le texte les distingue systématiquement : données observées, ordres de grandeur, estimations théoriques et positionnements qualitatifs. Aucune valeur n’a été reconstituée ni complétée.
Transformer la recherche clinique — Collection SAGA « Transformer », Livre 01.
Les analyses originales présentées dans cet ouvrage sont identifiées comme telles. Les données citées sont référencées en pied de figure et consolidées en fin de volume.
Les visuels de cet ouvrage sont des analyses et des schémas de démonstration. Aucun n’est décoratif.
Collection Transformer — 01